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Il y a plus d’un an, nous commencions, en partenariat avec l’IRBA (Institut de Recherche Biomédical des Armées), un programme de recherche visant à mieux comprendre le rôle de l’empathie, de la régulation émotionnelle et de leur interaction face à une situation de stress. 

Nous faisions la principale hypothèse qu’un bon niveau d’empathie serait lié à une meilleure régulation émotionnelle et protégerait ainsi contre les effets néfastes du stress sur la santé mentale. En effet, il a été montré dans de nombreuses études que l’empathie contribue à la santé psychologique des individus et serait un facteur de protection contre les pathologies du stress. 

A QUELLES QUESTIONS ALLONS-NOUS RÉPONDRE ? 

Avant de vous dévoiler les résultats de la première phase de cette recherche, nous vous redéfinissons les notions de régulation émotionnelle et d’empathie. 

Les émotions sont de véritables indicateurs pour comprendre une situation et nous comprendre nous-mêmes. Mais ces émotions peuvent aussi nous handicaper, notamment lorsque, face à une situation donnée, elles sont injustifiées, d’intensité ou de durée inappropriée. D’où la nécessité de pouvoir influencer quelles émotions on a, quand on les a, et comment on les ressent et on les exprime. C’est ce qu’on appelle la régulation émotionnelle. Par un processus psychologique complexe, l’individu peut alors déclencher, inhiber, maintenir ou moduler ses affects (sentiments, souvenir, rythme cardiaque, rire…). 

De son côté, l’empathie fait référence à la capacité d’identifier les émotions chez les autres et d’en comprendre la raison et la motivation. Cela nécessite donc deux types d’empathie. Une empathie affective qui permet d’éprouver l’émotion d’autrui. Et une empathie cognitive qui permet de comprendre le point de vue d’autrui en prenant en compte ses différences, sa personnalité, son histoire, sa culture, son environnement de vie etc. 

Quel lien avec entre ces deux notions ? Et bien ces deux types d’empathie sont nécessaires pour une bonne régulation émotionnelle ! Une bonne empathie affective permet de comprendre et partager les émotions de vos interlocuteurs et peut désamorcer des situations difficiles sur le plan émotionnelle. A l’inverse, si vous vous laissez déborder par les émotions facilement, il se peut que vous ayez des difficultés à accéder à une empathie cognitive. 

Cette étude va répondre à tout un tas de questions que se posent actuellement le monde de la recherche concernant l’empathie et la régulation émotionnelle, comme par exemple : 

  • Qu’est-ce qui décrit le mieux, sur le plan du comportement et des traits psychologiques, une personne ayant niveau d’empathie émotionnelle et cognitive mature, par rapport à quelqu’un avec un faible niveau d’empathie? 
  • Peut-on, par exemple, deviner le niveau d’empathie d’une personne uniquement à partir de la façon dont elle regarde un visage pour y décrypter les émotions ?
  • Les femmes sont-elles vraiment plus empathiques que les hommes, comme on pourrait le penser de façon instinctive? 

Il y a quelques mois, nous terminions la première phase de ce programme de recherche dont nous vous partageons les résultats en avant-première. 

METHODOLOGIE

L’étude s’est effectuée avec 166 participants âgés de 18 à 60 ans. Voici notre méthodologie : 

Nous avons défini 4 profils d’empathie suite aux questionnaires : 

 

QUELS ONT ÉTÉ NOS RÉSULTATS ? 

Nous avons découvert que l’on pouvait deviner le profil empathique d’une personne uniquement en observant la façon dont elle regarde les visages !

Face aux émotions d’autrui, nous avons pu identifier deux grands types d’exploration visuelle chez un individu : 

  • Passive : l’observateur regarde les visages sans trop bouger les yeux, de façon un peu paresseuse, et ne se centre que très rarement sur les zones discriminantes (yeux, bouche, nasion, nez) permettant d’identifier de façon optimale les différentes émotions. 
  • Active : l’observateur regarde précisément les zones du visage permettant l’identification d’une émotion  (yeux, bouche, nasion, nez) et passe d’une zone à l’autre avec dynamisme. 

Nous avons découvert que les personnes ayant une empathie mature regardaient directement les zones du visage permettant d’identifier une émotion. Tandis que les personnes à faible empathie ont tendance à regarder partout sauf là où il faudrait. Par conséquent, où vous regardez, quand vous regardez et combien de temps vous regardez les visages pour identifier une émotion sont influencés par votre profil d’empathie!  

 

QUELLES SONT LES APPLICATIONS CONCRÈTES DE CETTE RECHERCHE ? 

 

  1. Grâce à ces résultats novateurs, nous pourrions élaborer et perfectionner des dispositifs d’évaluation, d’entraînement et de remédiation de l’empathie et de la régulation émotionnelle. Il a déjà été prouvé que ces deux traits peuvent être développés par entrainement (Ahmad, 2020), nous apportons ici une autre approche de développement. Par exemple, ce type de remédiation pourrait avoir sa place auprès du personnel soignant. Confronté au quotidien à la souffrance d’autrui, cela peut entraîner une détresse empathique où la distanciation entre soi et la détresse de l’autre devient floue. L’impact délétère sur le travail devient inévitable et peut conduire à un épuisement professionnel (burn-out). 
  2. Nos résultats apportent une meilleure compréhension des profils d’empathie pour déterminer lesquels sont facteurs de protection du stress. 

 

QUELQUES ANECDOTES DE RECHERCHE

 

Anecdote n°1 

Il existe des différences en fonction du genre 

Le mythe se confirme ! 

Dès le début nous avons pu observer une surreprésentation importante des femmes dans le profil d’empathie mature, et une forte proportion d’hommes dans le profil cognitif. D’autant plus que lorsque les hommes fixent un visage, ils regardent chaque zone plus longuement, ce qui en fait un profil d’exploration visuelle passif.

Aussi, les femmes évaluent les visages heureux comme plus heureux que les hommes. Ce qui semble témoigner d’un biais de positivité. De plus, face à un visage surpris, les femmes le notent comme négatif ou positif tandis que les hommes le notent de façon neutre.

 

Anecdote n°2

Il existe des différences selon le statut marital (couple vs. célibataire)

Pour établir les profils d’empathie, nous avons entre autre fait passer aux participants le test de Simon Baron Cohen. L’objectif était d’identifier l’émotion exprimée par 36 photographies de regards, parmi un choix de quatre émotions pour chaque photographie.

Statistiquement, il ressort que… les gens célibataires identifient moins bien les émotions sur une image que les gens en couple ! Quelles raisons à cela? 

  • Hypothèse n°1 : les personnes en couple possèdent une forme d’entraînement à l’empathie plus importante de part leur stimulation plus fréquente d’un point de vue social. 
  • Hypothèse n°2 : il existe une forme de sélection où pour être en couple, il faut avoir un niveau d’empathie élevé. 

On vous laisse choisir votre préférée 😉

 

Anecdote n°3

Il existe des différences selon les vécus de stress 

Les individus ayant vécu un stress important dans leur vie ont plus de mal à noter un visage neutre que les gens n’ayant pas vécu de stress. Ils mettent plus de temps à répondre. Cependant, face à un visage de dégoût, les gens qui ont vécu un stress répondent plus vite que ceux n’ayant pas vécu de stress.

Il semblerait qu’il y ait donc un lien entre la façon dont on va détecter et interpréter des émotions, et les vécus de stress durant notre vie. 

Nous venons de vous présenter la phase 1 d’une étude plus vaste qui n’est pas encore terminée, et pourtant les champs d’application sont déjà larges. Nous avons hâte de vous partager les résultats de la phase suivante ! 

A bientôt !

 

  1. Coutrot, A., Kibleur, A., Le Chénéchal, M., Lefranc, B., Ramdani, C., Trousselard, M., Chatel-
    Goldman, J. (2019). “Idiosyncratic face exploration strategy is influenced by face’s emotion type and observer’s empathic profile”, European Conference on Visual Perception. Leuven, Belgium.
  2. A. Ahmad, H. Wahab, N. Seman. (2020) The effect of educational intervention on enhancing the empathy among nursing students.